La bataille de Tricot Courcelles

Le dimanche 9 Juin 1918, le Bataillon quitte Vendeuil-Caply pour venir « camper » dans un bois en direction de Maignelay, et, en prévision d’une contre-attaque éventuelle, il est en soutien.

Face à la Compagnie de mitrailleuses rassemblée, le Commandant LAGOUBIE prononce une courte allocution, s’adressant plus particulièrement aux jeunes de la classe 18, dont la plupart ne sont pas encore montés en lignes, et commençant ainsi :

« Nous ne sommes pas ici à l’instar des Parisiens du Bois de Boulogne …… »

A 21 heures, nous réintégrons Vendeuil-Caply

Le 10 Juin 1918 au soir, arrivée du second renfort, avec des récupérés de toutes les classes, pris un peu partout … ! et n’ayant pas d’écussons d’origine de Régiment ou de Bataillon. Il a fallu leur inscrire le N° du Bataillon au crayon encre … ! ce qui fait que pour eux et pour nos jeunes de la classe 18, ils ont été jetés dans la bataille ! , et quelle bataille ! , sans y avoir été préparés ! On leur distribuera des fusils (certains n’en ont pas), grenades, cartouches, et vivres de réserve.

Après la soupe du soir, le Bataillon se rend, à travers champs à Brunvillers-la-Motte, où il se fixe en cantonnement d’alerte, avec défense de se déséquiper …. !

A minuit, le Capitaine Adjudant major BOESWILLWALD, qui rentrait de permission, arrive dans une voiture du Corps d’Armée et rencontre CONDAT, à qui il demande où est le P.C. Il y est conduit, mais 12 heures après, il tombait au Champ d’Honneur. Et combien d’autres, Chasseurs et jeunes Chasseurs, ont ainsi passé leur dernière nuit d’existence à Brunvillers-la-Motte …. !

Le 11 Juin 1918, réveil à 4 heures. Une heure plus tard, réunion des Officiers et Sous-officiers chez le Commandant dans une petite salle d’une ferme de Coivrel.

Le Commandant LAGOUBIE annonce que le Bataillon attaquera à 11 heures, en partant de Tricot, à 10 km d’ici. La situation est extrêmement grave, les allemands ont progressé de plusieurs Kms depuis le 9 Juin. Nous ne savons où est notre front entre Tricot et le Bois de Mortemer. Nous pensons que le village de Méry, sur la droite a été repris par un Bataillon de Chasseurs, mais nous n’en sommes pas sûrs.

A notre gauche, attaquera le 359ème R.I., à notre droite, sera le 135ème R.I. (d’une division voisine)

Le 106ème est Bataillon d’assaut, derrière lui, en soutien, le 120ème B.C.Ps. ; en réserve le 121ème.

Une section de 25 chars Saint-Chamond attaque avec le 12ème. Groupe (armement : 1 canon de 75 et 4 mitrailleuses).

Direction de l’attaque : « azimut 90 degrés », c’est-à-dire rigoureusement la direction de l’Est). Objectif : bousculer les lignes allemandes et progresser vers les bois de Mortemer.

Dispositif de l’attaque : la 1ère Compagnie, en formation dispersée, recherchera, soutenue par les chars, le contact avec l’ennemi ; les 2ème et 3ème Compagnies, en arrière progresseront en petites colonnes d’escouade largement séparées, la 3ème Compagnie assurant la liaison avec l’attaque du 135ème R.I. ; le Capitaine COURCIER répartira les sections de mitrailleuses entre les autres.

Aucune préparation d’artillerie.

Après quelques indications sur la liaison avec les chars et l’aviation, le commandant LAGOUBIE conclut :

« Le Général MANGIN compte beaucoup sur l’effet de surprise de cette contre-offensive. Bonne chance, Messieurs ! »

Les assistants sont très graves, car jamais ils n’ont exécuté une attaque dans de pareilles conditions.

Et le Bataillon se met en marche vers Maignelay, Coivrel et Tricot ; une brume providentielle, inhabituelle en cette saison, protège la mise en place du dispositif de départ contre les vues terrestres et aériennes de l’ennemi.

Le 11 Juin 1918 à 11 heures, le 106ème déployé le long de la voie ferrée part, avec les chars, en direction de l’Est ; à travers les champs de céréales couvrant le glacis de 3 kilomètres, à pente très faible, qui sépare Tricot de la cote 100 (voisine de Courcelles) située sur son axe d’attaque.

Mais la brume s’est dissipée : Nous voici en pleine vues des observateurs d’artillerie et des tireurs à la mitrailleuse ennemie !

Dès que nous sommes à bonne portée, les rafales de balles commencent à éclaircir nous petites colonnes.

Autour des chars, les concentrations de tirs d’artillerie s’intensifient.

Mais rien n’arrête la progression ! les nombreux jeunes Chasseurs de la classe 1918 venus en renfort après les combats du Kemmel se comportent magnifiquement.

Des chars touchés flambent, les autres foncent et pénètrent dans les premières lignes allemandes, d’où s’enfuient les « felgrauen », massés pour l’assaut final qu’ils allaient lancer contre un front qui était devenu inexistant, car notre contre-attaque n’a rencontré que de très rares soldats français des Divisions bousculées les 9 et 10 Juin.

Les mitrailleuses des chars et des sections de la C.M. du 106ème crachent sans arrêt et causent à l’ennemi des pertes terribles. Les servants des pièces 75 tirent directement sur les groupes qui résistent.

Mais le choc a été trop violent et nos pertes sont écrasantes, presque tous les gradés sont tombés et les unités sont désorganisées.

Le Commandant LAGOUBIE, le Capitaine adjudant major BOESWILLWALD, le Lieutenant adjoint LENTHIOME ont été tués ; la liaison, les pionniers, les téléphonistes ont été décimés.

Pour commander ce qui reste du Bataillon, il ne reste que deux Chefs de Section : le Lieutenant GIRARDOT et l’Aspirant BALLAND. Il n’y a plus un seul gradé à la 1ère Compagnie.

Nous nous regroupons dans le tumulte. Autour de nous, les chars flambent et explosent l’un après l’autre ; la plupart de leurs équipages sont brûlés vifs. Un seul des chars du groupe reviendra intact.

Les avions de reconnaissance qui nous survolent à basse altitude tombent près de nous, abattus par la forte chasse ennemie.

C’est un spectacle dantesque !

Le Sergent RAFFEISEN, dont la musette, emplie des artifices de signalisation, a été touchée par une balle ou un éclat, semble une troche vivante. Mais vite il a coupé la courroie et se débarrasse de la boule de feu crépitante : peu après, il tombe, la poitrine traversée par une balle. Le déchaînement des artilleries et des mitrailleuses est infernal.

Les Allemands ont lancé une contre attaque qui déborde nos éléments ayant le plus progressé, mais une Compagnie du 120ème s’est déployée et l’ennemi se trouve bloqué. Sur la position, Chasseurs et Allemands échangent les coups de grenades et de pétards à manche.

A 15 heures, le calme est revenu. Les Divisions adverses effroyablement meurtries ont arrêté le combat et soufflent. Des deux côtés, on recherche et transporte morts et blessés, sans se harceler. Le dévouement des musiciens brancardiers et des médecins et infirmiers est au-dessus de tout éloge.

Nuit du 11 au 12 Juin 1918, Une activité fiévreuse se poursuit car il faut mettre le secteur en état de défense : corvées d’approvisionnement en vivres, munitions, matériel (outils, réseaux dépliables) ; reconstitution d’unités homogènes, aménagement des tranchées conquises, patrouilles, etc.

Le Capitaine BEL, du 120ème B.C.P. prend provisoirement le Commandement du 106ème.

Le 12 Juin 1918, à 5 heures : Une tentative d’avance du 106ème est stoppée par les mitrailleuses ennemies.

Pendant les nuits suivantes, car le jour il faut rester terré, la mise en défense du secteur continue.

Le 17 Juin 1918, à la nuit, ce qui reste du 106ème rejoint, section par section , le village de Ménévillers, où il se repose sur la 3ème position de défense qu’on commence à établir.

Il n’a pas été possible de chiffrer d’une manière certaine le nombre des morts, blessés et disparus. Mais de témoignages sérieux, il semble bien que 130 morts ont été comptés à Courcelles le 11 juin et dans les jours qui ont suivi. Après l’attaque du 10 Août, les moissonneuses venues récupérer les blés arrivés à maturité ont relevé 12 morts desséchés. Enfin, il semble bien qu’environ 30 Chasseurs sont morts dans les ambulances et hôpitaux, ce qui ferait au total environ 170 morts.

Si l’on tient compte du fait que l’effectif des Compagnies après l’attaque n’était plus que de 30 à 35 Chasseurs environ, et aussi des pertes effrayantes subies par la 1ère Compagnie, qui marchait en avant-garde et fut particulièrement l’objectif des tirs de mitrailleuses non encore détruites par les chars, enfin du carnage fait par les batteries allemandes dans l’entourage du Chef de Bataillon, ce chiffre exceptionnellement lourd apparaît comme très voisin de la vérité.

Le 18 Juin 1918, le Capitaine HUREL du 135ème Régiment d’Infanterie, promu Chef de Bataillon, vient de prendre le Commandement du 106ème B.C.P. et passe en revue les Sections dans leurs cantonnements.

Le jour même est communiqué l’ordre du jour suivant :

III ème ARMEE

35ème Corps d’Armée

129ème Division

3ème Bureau

  AU  Q.G. le 18 Juin 1918

Ordre N° 8. 100/3

« Officiers et Soldats de la 129ème Division : Grâce à vous et à votre courage, l’ennemi est arrêté. Vous étiez à peine reposés des combats des Flandres, que la Patrie a dû faire appel à vos armes pour arrêter la ruée des Allemands sur Compiègne et Paris.

Après plusieurs journées et plusieurs nuits de mouvement et de bivouacs, en alerte, vous êtes apparus sur le champ de Bataille.

Je vous ai admirés avec une fière émotion lorsque vous débouliez dans un ordre superbe, sous la mitraille allemande, marchant du pas tranquille des soldats décidés à vaincre.

Votre tâche était dure, mais vous n’avez pas hésité, et par la vigueur de votre choc, vous avez obligé l’ennemi à vous faire face.

Vous l’avez refoulé dans ces bois d’où il prétendait s’élancer. Vous avez couvert la manœuvre de notre armée, et d’une seule voix vous avez crié à l’Allemand : « Halte là ».

Le Général de CORN Commandant la 129ème Division

Signé : de CORN »

Jusqu’au 10 Août 1918, les 106ème, 120ème et 121ème alternent dans la garde du Secteur de Méry-Belloy, passant successivement six jours en première ligne (avec des effectifs très faibles sur un front étendu), puis six jours en deuxième position (à une certaine distance de la 1ère ligne), enfin six jours sur la troisième position, assez éloignée, suivant la méthode de défense en profondeur, dont la valeur s’affirmera lors de la prochaine et dernière offensive allemande, celle du 15 Juillet 1918 en Champagne.

Le séjour est assez pénible en première ligne, car il faut veiller toutes les nuits avec une extrême attention.

Les Compagnies de réserve y viennent travailler de nuit pour préparer les attaques futures, mais les Allemands les gênent fort par des envois de grosses torpilles de 240, heureusement peu précises, qui feront des entonnoirs énormes.

Le 8 Août 1918, un coup de main allemand sur la 2ème Compagnie du 106ème échoue, le Sergent CHIMOT ayant tué le Capitaine qui la commandait ‘et dont le corps fut ramené dans nos lignes).

CONSIDERATIONS SUR LA BATAILLE DU 11 JUIN 1918

Si à Verdun, le 106ème fut une des unités qui se sacrifièrent dans une des plus tragiques journées de la guerre où notre Patrie fut tout près du désastre, c’est dans une situation aussi désespérée qu’il fut lancé, le 11 Juin 1918, de Tricot, à la cote 100, près de Courcelles, dans la plus sanglantes des attaques, participant à une action d’ensemble qui brisa, dans des conditions effroyablement aventurées la puissante offensive allemande qui avait ébranlé notre front le 9 Juin 1918 entre Montdidier et Noyon et allait consommer sa rupture, déjà considérée comme acquise, ouvrant aux Divisions massées dans la forêt de Mortemer la route de Paris.

Le 35ème Corps d’Armée a été attaqué le 9 Juin 1918 à 4 heures, du Sud-Est de Montdidier, jusqu’aux environs de Montiers. Sur trois Divisions, deux ont résisté au choc, mais la troisième a cédé et les Allemands ont réalisé une avance de 9 kilomètres.

Les circonstances sont de la plus extrême gravité.

Mais, au G.Q.G. le Capitaine PAINVIN, du Service du Chiffre, a réussi l’extraordinaire exploit de traduire un radio télégramme allemand codé sur les plus subtils procédés, ce qui a permis de déduire, avec une certitude quasi-totale, le lieu de la proche offensive attendue …..

Les réserves de l’Armée Française sont au plus bas : cinq divisions, dont la nôtre, la 129ème qui n’est pas encore complètement reconstituée après les durs combats du Kemmel.

Aucune de ces unités n’est à proximité du Secteur de l’attaque probable et leur transport pose des problèmes extrêmement ardus.

Aussi, le Général MANGIN, à qui le Général FAYOLLE confie l’opération se voit-il fixer une date qui tient compte de ces difficultés majeures.

Cependant, étant venu sur place se rendre compte de la complexité de la situation et l’ayant analysée à fond, il décide, dans un éclair de génie d’avancer de 24 heures le jour de l’assaut : on bondira sur l’ennemi le 11 Juin à 11 heures.

Et MANGIN réfute, l’une après l’autre, les multiples objections que lui font les Généraux commandant les Divisions :

« C’est, expose-t-il en substance, un tour de force que je vous demande, mais l’ennemi ne peut prévoir une si rapide riposte. Si nous attendons un jour nous perdons le bénéfice de la surprise et tout peut être perdu. Nous attaquerons et nous vaincrons. »

Et ce fut le succès complet : l’attaque allemande désorganisée, alors qu’elle était sur le point de se déclencher, est définitivement abandonnée ; à notre aile droite, une progression de plusieurs kilomètres avec prise de canons et capture de nombreux prisonniers.

A la gauche, où nous étions, les puissantes concentrations d’artillerie du massif de Boulogne-la-Grasse éprouvèrent terriblement la 129ème Division, mais les espoirs allemands étaient anéantis. ET PARIS SAUVE !

Comme à Verdun, le 106ème B.C.P. qui s’était une fois de plus sacrifié avec une ardeur sans pareille, fut oublié !

Au château de Pronleroy, où MANGIN donna son ordre d’attaque, une plaque de marbre porte l’inscription suivante :

POSTE de COMMANDEMENT

DU GENERAL MANGIN

COMMANDANT DU GROUPEMENT

DES 48ème, 129ème, 131ème, 152ème et 165ème

DIVISIONS d’INFANTERIE

LES 10, 11 et 12 JUIN 1918

C’EST D’ICI QU’IL LANCA LE 11 JUIN

LA CONTRE-ATTAQUE de MERY-COURCELLES

1ère OFFENSIVE VICTORIEUSE DES ARMES FRANCAISES

EN 1918, ET QUI ARRETA LA MARCHE DES ARMEES ALLEMANDES

SUR COMPIEGNE

Les lignes suivantes sont extraites d’un article intitulé : « L’HOMME DES HEURES DECISIVES », écrit par le Général CATROUX, à l’occasion des manifestation pour le centenaire du Général MANGIN :

« MANGIN avait acquis au Maroc la grande notoriété. La guerre en 1914 lui apporta la gloire. Déjà, en 1916, la reconquête de Douaumont l’avait rendu célèbre en liant pour toujours son nom à celui de Verdun, lorsque, en 1918, il s’éleva au sommet de sa réputation.

Ce fut d’abord en Juin le coup d’arrêt brutal qu’il asséna à Mery-Courcelles au Général Von HUTIER qui, après avoir percé le front, descendait sur Compiègne et menaçait Paris. Opération de SALUT qu’il fallut mener A LA DERNIERE MINUTE, et par suite, improviser ; que SON GENIE réussit et dont FOCH devait dire que seul peut être un Chef de sa trempe pouvait le tenter »

Nous pouvons ajouter avec fierté :

« ….. et qui fut réalisée par des unités bien trempées ».

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