Verdun

Le 13 Juin 1916, le 106ème B.C.P. relevait, au Bois Nawé, quatre compagnies du 410ème R.I. et deux compagnies du 403ème R.I.

Parti de la citadelle de Verdun à 19 heures, il met 5 heures pour arriver à l’ouvrage de Thiaumont, au sein d’un duel d’artillerie infernal. Un bon nombre de Chasseurs sont déjà hors de combat avant d’atteindre les positions assignées.

Pas de réseaux de fils de fer barbelés de défense, pas de ligne continues, mais partout, déjà, des trous et des trous.

De gauche à droite, le dispositif des positions d’ordre de combat pris par le Commandant BURTSCHELL est le suivant :

En liaison sur la gauche avec le 120ème B.C.P. , la 6ème Compagnie, Lieutenant DESSIRIER ; puis la 2ème Compagnie, Lieutenant POUSSIN ; puis la 1ère Compagnie, Lieutenant de QUATRE-BARBES, ; puis la 3ème Compagnie, Capitaine QUERRY ; puis la 5ème Compagnie, scindée en deux pelotons : celui de gauche, à gauche du boyau d’accès aux tranchées, avec le Capitaine STURN, (ce boyau constamment pris en enfilade par les mitrailleuses ennemies) et le peloton de droite, à droite dudit boyau, sous les ordres du sous lieutenant BOUSSARD, en liaison à droite avec l’une des trois compagnies du 65ème R.I.

Enfin en réserve en contrebas et entre les deux pelotons de la 5ème Compagnie, dans la tranchée Mary, la 4ème Compagnie, Capitaine COSTANTINI.

Plus bas encore, dans le ravin des Trois Cornes, le P.C. du Commandant BURTSCHELL et le Poste de Secours.

La suite du présent récit fait état des souvenirs que le Commandant BRETTEVILLE (qui était Sous-lieutenant à la 4ème Compagnie et prit le Commandement de cette unité après la mort glorieuse de son Chef, le Capitaine COSTANTINI) a reproduit dans son très intéressant livre « VERDUN – JUIN 1916 », qui est, pour nous, l’œuvre la plus complète et la plus exacte qui ait été publiée sur les combats de Thiaumont-Froideterre. Cet ouvrage a été préfacé par le Général COSTANTINI, fils du magnifique Officier tombé face à l’ennemi le 17 Juin 1916.

Le 14 Juin 1916, l’artillerie lourde de l’ennemi intensifie son implacable pilonnage sur tout le Secteur, et plus particulièrement sur la droite du Bataillon.

Le 15 Juin 1916, les Allemands passent à l’offensive, sortant de leurs positions au-dessus du ravin de la Dame. Leurs éléments, face au peloton BOUSSARD (5ème Compagnie), sont malmenés par les Chasseurs, bien décidés à conserver leur tranchée. Mais brusquement ils repartent en biais et s’emparent presque sans combat de la tranchée occupée par l’une des trois compagnies du 65ème R.I., celle avec laquelle nous tenions sur notre droite immédiate.

Après avoir désarmé et renvoyé sans délai vers l’arrière les prisonniers qu’il vient de faire, l’ennemi essaie de s’emparer de la tranchée des Chasseurs. Mais ceux-ci se défendent à la grenade et à la baïonnette ; ils ne veulent pas perdre un pouce de leur tranchée, infligeant aux assaillants des pertes sévères sans ménager les leurs et les laissant en perpétuel état d’alerte.

Peu de temps après, vers la Ferme de Thiaumont, à peu près à notre altitude, par-dessus le ravin, mais encore assez loin de nous les Chasseurs aperçoivent un élément ennemi qui ayant sans doute progressé en ce secteur, descend une pente. Ils voient aussi s’amorcer un mouvement de débordement en direction du ravin des Trois Cornes.

Le Sous-lieutenant  BOUSSARD donne l’ordre à son peloton de redresser sa position et de se déployer perpendiculairement à sa tranchée pour répondre de face à l’ennemi, d’où qu’il vienne, et il en fait aviser le Capitaine STURN à toutes fins utiles.

Ce mouvement devance ainsi celui des indésirables occupants de la partie de tranchée du 65ème R.I. qui sortent, en effet, à leur tour de la tranchée qu’ils viennent de conquérir pour se porter en avant. Ils y sont durement repoussés dès leur apparition au-dessus du parapet.

Le vide qui existait de part et d’autre du boyau d’accès entre les deux pelotons de la 5ème Compagnie, s’est de ce fait un peu allongé, mais la liaison est toujours effective malgré toutes les difficultés.

Le Capitaine STURN a informé le Commandant de la situation difficile des Chasseurs de la droite du Bataillon et demande des renforts.

A la tombée de la nuit du 15 Juin, deux Compagnies du 65ème R.I. sont envoyées à l’assaut de la partie de tranchée précédemment occupée par ce Régiment ; sans succès, d’ailleurs, après avoir été sévèrement malmenées par l’ennemi qui se cramponne à la position qu’il a conquise. Les survivants de ces Compagnies de renfort s’étalent toutefois, de trous en trous, face à l’ennemi, et une liaison est rétablie.

Entre temps, le Commandant BURTSCHELL a reçu, le 14 Juin, l’ordre d’attaque N° 39 de la 21ème D.I. complété par un ordre du 15 Juin de la 257ème Brigade (Colonel de SUSBIELLE) de s’emparer des tranchées des Trois Cornes et d’Ypres.

Le Commandant adresse un rapport à l’échelon supérieur exposant les raisons pour lesquelles l’attaque n’est pas souhaitable dans les conditions où elle se présente à la date fixée.

Par message, le 15 Juin vers 15 heures, il reçoit l’ordre de surseoir à l’opération ordonnée.

Le 15 Juin à 19 heures 30, le Commandant BURTSCHELL donne ordre au Chef de Bataillon GRILLOT, du 359ème R.I. arrivé en position de soutien dans la matinée du 14 au 15, de contre-attaquer avec deux de ses Compagnies pour dégager l’extrême droite de notre Bataillon et couvrir, éventuellement, l’accès de ravin des Trois Cornes.

Finalement, soutenu en contrebas par une Compagnie du 359ème R.I. (Capitaine ROYER), le Peloton BOUSSARD lâche son crochet défensif pour réintégrer son ancienne position dans la tranchée du sergent l’HEVEDER, que l’ennemi n’avait pu prendre.

Le 16 Juin 1916, la journée se passe sans nouvel incident notable, sinon le très violent marmitage habituel.

A 11 heures, le Commandant BURTSCHELL donne des ordres très précis fixant les objectifs de l’attaque, décidée pour le lendemain, des tranchées d’Ypres, des Trois Cornes et des Sapeurs.

L’ATTAQUE du 17 JUIN 1916

Le 17 Juin 1916 à 3 heures 30, pour permettre utilement la préparation d’artillerie, on procède à l’évacuation des tranchées, qui devraient être réoccupées dès la fin de ladite préparation.

A 7 heures, nous sommes groupés dans un semblant de parallèle de départ. La préparation d’artillerie s’accentue et les Allemands répondent à notre tir. Les pierres et les mottes de terre nous tombent en grêle sur le dos. Le déclenchement du tir de pilonnage a commencé à 4 heures par un barrage sur le ravin de la Dame et les tranchées des Trois Centres et des Sapeurs (mortier de 75). Les arrivées sont parfois un peu courtes à l’Est, au gré des fantassins du 65ème R.I. qui font rallonger le tir.

Sur notre parallèle d’attaque, à droite (5ème Compagnie) deux batteries de 155 tirent trop court, du fait sans doute de la particularité et de la difficulté du terrain. Elles créent des pertes dans nos rangs et les demandes d’allonger le tir par fusées conventionnelles, sont sans effet. Le Capitaine STURN de la 5ème Compagnie est tué. Le Commandant passe à 8 heures 30 et fait envoyer des ordres au Commandant de l’artillerie mais toujours sans effet.

A 9 heures 15, le signal d’attaque est donné ; le dispositif est le suivant :

Départ de la tranchée Mary.

Attaque de droite, et partant de la droite : les 3ème et 4ème Sections de la 4ème Compagnie avec la Section de mitrailleuses mise à la disposition du Capitaine COSTANTINI, en direction de toute la partie à droite du boyau d’accès aux premières lignes, englobant ainsi la tranchée du Peloton BOUSSARD et celle occupée par l’ennemi de la Compagnie défaillante du 65ème R.I. Ordre est donné de rester en liaison avec les deux Compagnies de ce Régiment qui ont maintenu leurs positions sur la droite.

A gauche du boyau, le 1er Peloton de la 4ème Compagnie ; puis la 5ème Compagnie et ses 4 Sections ; puis un peloton de la 18ème Compagnie du 359ème R.I. en liaison avec la 3ème Compagnie, à gauche et au Centre, Capitaine QUERRY.

Attaque de gauche :

La 2ème Compagnie et un peloton de la 1ère Compagnie, sous les ordres du Lieutenant POUSSIN.

Mitrailleuses : 3 Sections de la C.M.I. et une de la C.M.2 sous les ordres du Lieutenant COUSINET, se porteront à l’attaque avec la première vague.

Cette première vague comprend 8 grenadiers par section. La seconde vague, les restes des sections et 2 hommes par section désignés comme nettoyeurs de tranchées.

4 avions Allemands survolent nos lignes depuis 8 heures 30.

A 9 heures 15, les Chasseurs montent la crête et arrivent sur le plateau avant que le tir de barrage allemand ne soit déclenché. Les 400 mètres environ qui séparent la tranchée Mary des premières lignes françaises évacuées le matin, sont franchis presque sans pertes.

Evolution de l’attaque de gauche : Le peloton de la 1ère Compagnie (Sous-lieutenant GALLANT) , s’empare du carrefour 0610 et s’élance impétueusement à l’attaque de la partie Sud du boyau 0710, qui réunit la tranchée des Trois Centres à celle des Sapeurs.

Mais il a été suivi à trop grande distance par sa seconde vague, qui a pour mission de réoccuper la tranchée Négroni, et sa trace est complètement perdue ; il est présumé pris.

La 2ème Compagnie, à gauche du peloton précédent, attaque la partie plus au Nord du boyau 0610, en liaison avec la première.

La section PARENT s’y maintient.

Le peloton STETTER, comme le peloton GALLANT, vient de se jeter sur le boyau 0710, où il disparaît en partie.

La section GIRARDOT de cette Compagnie, un peu en retard, vient prolonger la gauche de la 1ère Compagnie.

Les défenseurs allemands du boyau 0610 sont dépassés par le peloton STETTER et en partie tués par lui. Le reste, avec une mitrailleuse, est fait prisonnier par la section PARENT, qui arrive à quelques mètres derrière le peloton STETTER.

Les vagues d’assaut, arrêtés à coups de grenades et par le feu des mitrailleuses et fusiliers ennemis, se terrent dans les trous d’obus et ne rejoignent leur tranchée de première ligne qu’à la nuit.

Les 4 sections de mitrailleuses, sous les ordres du Lieutenant COUSINET, qui se sont portées à l’attaque avec la première vague, ont mis en batterie à quelques mètres des positions allemandes, presque intactes.

Evolution de l’attaque du Centre : Elle s’est brisée devant les mitrailleuses et les jets de grenades de la tranchée des Trois Centre, tout aussi intacte, et dont les défenseurs sont pour ainsi dire au coude à coude.

Evolution de l’attaque de droite : Après avoir rejoint la tranchée l’Hévéder, anciennement occupée par la 5ème Compagnie, la 4ème Compagnie, ayant à sa tête le Capitaine COSTANTINI, canne à la main et revolver au poing, passe le parapet.

La première Section, ainsi que le Peloton du 359ème R.I. à sa gauche progressent derrière les troncs d’arbres, sous le feu continu des mitrailleuses ennemies, dès que les nôtres se sont trouvés à une cinquante de mètres de leurs premières lignes.

La deuxième Section est gênée par des fils de fer qui n’ont pas été détruits par l’artillerie ; certains de ces éléments arrivent à rejoindre la première Section.

La troisième a son chef de Section tué à la sortie de la tranchée. Quelques chasseurs se groupent avec la 4ème Section, d’autres se replient dans la tranchée.

La quatrième Section progresse de trous d’obus en trous d’obus et arrive à peine à s’établir à environ 15 mètres de la tranchée allemande.

L’ennemi déclenche sur la tranchée l’Hévéder un violent barrage au moyen de grenades à fusil, auquel les chasseurs répondent en lançant de nombreuses grenades. Chaque fraction de Chasseurs s’installe sur ses postions, toujours et continuellement balayées par les mitrailleuses adverses ; puis elle établit la liaison avec les fractions voisines.

La 4ème Section réussit ainsi à créer un élément de tranchée qu’elle gardera jusqu’au 18 Juin au soir. Position  précaire, mais qu’il faut conserver. Cette unité sera relevée par une fraction de la 24ème Compagnie du 359ème R.I.

Les Capitaines STURN et COSTANTINI, les Lieutenants DIRAISON-SOLOR, de la GRANDIERE et COUSINET ont été tués ; de nombreux blessés ont dû attendre la nuit pour être secourus.

Le Capitaine COSTANTINI a été mortellement atteint par une grenade au moment où il déchargeait son revolver sur les occupants de la tranchée ennemie.

Le Lieutenant DIRAISON-SEYLOR, blessé d’une balle au ventre et tombé dans un trou d’obus, refuse de se faire évacuer, se fait passer un fusil et des cartouches et, dans toute la journée, prenant une tranchée d’enfilade, il tire sur chaque allemand qui se présente. L’ennemi l’achève en fin de journée à la grenade.

A midi, calme assez relatif, avec quelques échanges de grenades et le balayage des mitrailleuses, qui, avec vigilance, ne laisse rien passer ; et nous aménageons, comme nous le pouvons, nos positions. Nous avons passé la journée sans avoir ou recevoir de ravitaillement, ni en vivres, ni en eau.

A 15 heures, le bombardement allemand reprend avec une extrême violence pendant deux heures.

A 23 heures, toutes les armes se déchaînent de nouveau pendant une heure sous les lueurs des départs, des éclatements et des fusées multicolores et éclairantes. Le pilonnage des tranchées reste continuel jusqu’à la relève de notre Bataillon mutilé.

Nuit du 18 au 19 Juin 1916, Cinq de nos Compagnies sont relevées, la 6ème Compagnie restant en ligne jusqu’au 19 au soir. Dans la soirée du 19, un obus tue le Sous-lieutenant PILORGET, de cette compagnie.

L’attaque du 17 Juin, si négative qu’elle ait pu paraître avait permis de ne pas lâcher un pouce de terrain, obtenant l’effet d’immobilisation attendu par le Commandement et empêchant ainsi l’attaque ennemie de se développer, malgré nos pertes cruelles en 3 journées : 83 tués et 326 blessés ou disparus.

La 21ème D.I. a communiqué le lendemain l’ordre suivant du 17 Juin 1916 :

Le Général Commandant le Groupement félicité le 106ème B.C.P., et les éléments du 120ème B.C.P. du 65ème R.I. et du 359ème R.I. , qui ont travaillé avec ce Bataillon, de l’effort qu’ils ont fourni dans le dur combat d’aujourd’hui et des splendides qualités de bravoure dont ils ont fait preuve.

Des propositions de récompense lui seront adressées immédiatement.

Il y a lieu de maintenir le gain réalisé et de l’augmenter à la grenade. Il est nécessaire de rester agressif à l’égard de l’ennemi et de le tenir sous la menace de petites opérations.

Signé Général NOLLET

Le 19 Juin 1916, dans les fossés de la Citadelle, la Médaille Militaire est remise solennellement à trois des nôtres dont les Sergents BOURDIN et ROHMER.

LA GRANDE BATAILLE DE THIAUMONT-FROIDETERRE (du 20 au 29 Juin 1916)

Le 19 Juin 1916, après midi, des bruits de remontée en secteur circulent. On se résigne à « Remettre çà », et à 20 heures,  on quitte la Citadelle sous le fracas effroyable des artilleries françaises et allemandes qui tirent à toute volée.

Arrivés au bas de Froideterre, dans le « Ravin de la Mort » (ravin des Carrières) le 21 Juin à une heure du matin, nous réalisons l’épouvantable carnage.

Trois Compagnies : les 2ème, 4éme, 6éme, plus la C.M.2 relèvent le Bataillon GRILLOT du 359ème R.I. sur la ligne intermédiaire (qui n’est plus qu’un tracé sur le papier) : Ouvrage Saint Waast, Ouvrage Liévin, Retranchement à 300 mètres au Sud de la cote 312.

Nous occupons des abris couverts en rondins qui ne résisteraient même pas à un obus de 77 (l’effondrement de l’un d’eux, atteint par un coup au but, tue l’Adjudant-chef GUEGUERRE).

Nous couchons tout équipés, avec les rats pour compagnons.

Les trois autres Compagnies et la C.M.I  du 106ème, ainsi que le Bataillon GRILLOT, qui vient d’être relevé, se rendent au Camp F, au Sud de Nixéville. A droite de la 257ème Brigade, une relève est en cours, la 258ème Brigade prenant le Secteur de M.4.

Le 106ème reçoit l’ordre de travailler toutes les nuits aux tranchées de la ligne intermédiaire.

Le 21 Juin 1916 au soir, le 121ème B.C.P. (Chef de Bataillon de BELENET) quitte la Citadelle. Par le Canal et la route de Bras, il monte prendre position sur le plateau de Thiaumont et s’installe dans les trous d’obus existants, ce qui ne facilite les liaisons.

Le 22 Juin 1916, l’intensité du bombardement augmente sans cesse. L’ouvrage de Froideterre est, lui aussi, soumis à des bombardements quotidiens par obus de gros calibre, surtout par des 210 à fusée retardée.

Environ 500 projectiles, dont 100 de 305 et 380, s’abattent sur l’ouvrage et l’un d’eux crève la voûte et le mur de gorge de la caserne, créant une énorme ouverture près de la porte d’entrée principale et faisant 2 tués et 3 blessés.

Pendant les accalmies, des volontaires se portent sur la tourelle pour la dégager et lui permettre de tourner. Tout ravitaillement est impossible.

Dans la matinée, un grand biplan Caudron bimoteur qui faisait un vol de réglage ou d’observation au-dessus de Froideterre explose soudain dans sa course ; il a rencontré une trajectoire d’obus. Une heure plus tard, au milieu des éclatements, une équipe de brancardiers vient chercher les corps des deux aviateurs.

Le 22 Juin 1916 à 18 heures, l’ennemi déclenche un pilonnage intense par obus suffocants. Les masques sont coiffés. Sur 2 kilomètres un nuage de mort isole tout secours les combattants de première ligne.

Ce bombardement et ces gaz retardent considérablement la relève à la droite de la 257ème Brigade par le 297ème R.I. et du 65ème R.I. placé à la droite du 359ème R.I. Le jour empêche la relève de se poursuivre et plusieurs Compagnies du 297ème R.I. doivent passer la journée du 23 dans les lignes.

La grande journée du 23 Juin 1916

A 5 heures, après l’arrosage du secteur par 130.000 obus asphyxiants, c’est alors un véritable déluge d’obus de tous calibres sur nos positions, notamment sur le plateau de Souville et la côte de Froideterre.

De notre côté, sous les masques, les colonnes de relève et de ravitaillement se déplacent péniblement. La montée vers Fleury est un calvaire et la traversée du bois de Fleury infernale. Notre artillerie riposte de son mieux. Aucun ravitaillement ne peut parvenir en ligne.

La relève du 1er Bataillon du 39ème R.I. par le 2ème Bataillon du même régiment devait se faire dans la nuit du 22 au 23 Juin. Ce mouvement est désastreux et les pertes en tués et en blessé sont sévères : 48 Officiers et 1633 homme. Saisi en pleine relève, le 39ème R.I. s’est trouvé ramassé, au moment de l’attaque, entre la Redoute 320 et Fleury.

Le Général PETAIN, ayant vu toute l’étendue du danger, lance ce même jour son fameux et émouvant ordre du jour :

L’heure est décisive. Se sentant traqué de toutes part, les Allemands lancent sur notre front des attaques furieuses et désespérées, dans l’espoir d’arriver à Verdun avant d’être attaqués eux-mêmes par les forces réunies des armées alliées. Vous ne les laisserez pas passer mes Camarades.

Le pays nous demande encore des efforts suprêmes, l’Armée de Verdun ne se laissera pas intimider par les obus et l’infanterie allemande, dont elle brise les efforts depuis quatre mois. Elle saura conserver sa gloire intacte.

Le Général Commandant la 2ème Armée : PETAIN

Le Général de Division GARBIT commandant la 129ème Division transmet cet ordre en ajoutant :

L’intérêt de la situation exige la reprise entière du terrain perdu. Il faut y aller à fond jusqu’au dernier souffle à la baïonnette et à la grenade. Le France le demande

Signé : GARBIT

A 7 heures, le Général GARBIT prend le Commandement de son Secteur.

A 7 heures 20, il est communiqué au Chef de Bataillon BURTSCHELL :

D’après renseignement d’un prisonnier, une attaque doit être déclenchée aujourd’hui, au point du jour, sur le front de la Division, probablement sur l’axe Thiaumont-Cote 321. Les lignes téléphoniques sont coupées, la dernière communication est du Colonel MELLEIR, du 359ème R.I.

A 7 heures 35, le bombardement diminue d’intensité, l’attaque allemande est déclenchée en direction de l’ouvrage de Thiaumont.

Pour donner une idée de la puissance de cette offensive les forces attaquantes entre la région du Fort de Vaux et la liaison Est du Bois Nawé comportait l’effectif de 17 régiments, dont trois d’entre eux en troupes fraîches arrivées la veille de l’attaque.

Les deux tiers de ces participants sont en front d’attaque ; le reste est en soutien, à distance de 500 à 1000 mètres.

Cinq régiments sont en réserve dans le Ravin de la Fausse Côte. Ils se trouvent de 1.000 à 1.500 mètres de la première ligne.

Au début de l’attaque, une partie de l’aile gauche est arrêtée par le feu des nôtres. Par contre, l’ennemi progresse au centre, dépassant notre première ligne, nivelée par le bombardement.

Sur l’ouvrage de Thiaumont, l’attaque s’arrête désorganisée par notre résistance, ses pertes sont importantes. Le groupement de gauche ne dépassera pas la bande Sud du Bois de Vaux. Seul, dans le groupement du Centre, un Bataillon poussera jusque dans Fleury et, pour partie au-delà ; une contre-attaque le ramènera dans le village où renforcé, il se maintiendra.

Par ailleurs, des fractions de trois régiments différents, entraînés par leur élan avanceront jusqu’à Froideterre.

Le Kaiser est à 7 ou 8 kilomètres des lignes.

A notre 129ème Division, le 121ème B.C.P. se trouvant à cheval sur la crête près de Thiaumont est assailli de face et surtout de flanc par l’ennemi, qui monte de Fleury. Il est complètement englouti dans la tourmente et ses pertes sont significatives : 636 tués, 112 disparus ou présumés morts, 450 blessés, 400 prisonniers. On ne compte que 60 rescapés (dont le Lieutenant HUBERT, qui vint plus tard au 106ème).

Nos soldats qui défendant la Redoute de Froideterre, débordés, lâchent des pigeons, dernier moyen de liaison pour lancer l’ultime cri de détresse.

L’avance allemande, de ce côté est si rapide que l’artillerie ennemie tire sur sa propre infanterie. De son côté l’artillerie française continue à exécuter des tirs de barrage et, bien qu’un certain nombre d’allemands aient occupé le promontoire de Froideterre, l’avance ennemie est venue se briser à l’ouvrage dit « Les 4 Cheminées » où se trouvent les postes de Commandement des 257ème et 258ème Brigades : Général MERIC et Colonel SUSBIELLE, ainsi qu’un poste de secours.

Vers 10 heures, la situation devient inquiétante. Nous sommes écrasés de fatigue et pourtant notre résistance s’affermit. Nos artilleurs crachent le feu sans interruption. Les réserves ennemies ont du mal à déboucher de leurs bases pour appuyer leurs troupes d’attaque.

A 10 heures 05, la Division apprend par le Commandant DESSOFFY, du 114ème B.C.A. et le Colonel SUSBIELLE, Commandant la 258ème Brigade, que l’ennemi avance en direction de Froideterre.

A 10 heures 30, le Colonel MELLIER, du 359ème R.I. fait savoir que toutes les unités qui tiennent les tranchées sont en place.

D’un autre côté, deux Chefs de Bataillons de Chasseurs n’ayant aucune liaison, aucune réserve en personnel, ont la même idée et la réalisent au même moment :

Le Chef de Bataillon DESSOFFY du 114ème B.C.P., à la même heure donne par écrit l’ordre au Lieutenant BRETEVILLE de contre-attaquer avec sa 4ème Compagnie dans la direction de l’Est : « Maintenez coûte que coûte l’occupation de ka ligne intermédiaire entre l’ouvrage Liévin et l’ouvrage Saint-Waast, ces deux ouvrages inclus, appuyez l’attaque des 2ème et 6ème Compagnies du 106, par le feu des mitrailleuses. Assurez la liaison étroite avec les troupes d’attaque et renseignez-moi à tout prix ».

A 10 heures 45, second ordre :

« Le Capitaine CLAUSSE prendra le Commandement des 2ème et 6ème Compagnies, d’une section de la C.M.2 et de tous les éléments du 114ème B.C.A. qui ont reflué sur l’ouvrage Liévin.

Contre-attaque immédiate sur le retranchement, supposé abandonné par le 114ème, appuyé par toutes les mitrailleuses en position sur la ligne intermédiaire

Signé BURTSCHELL »

ALORS COMMENCE UNE MANŒUVRE QUI, CONJUGUE AVEC CELLE DES ELEMENTS DU 114ème PARTANT DU RAVIN DES VIGNES DOIT SAUVER VERDUN, COUPANT NET L’AVANCE EXTREMEMENT DANGEREUSE QUE LES ALLEMANDS ONT REALISEE.

L’artillerie française donne à plein et, en moins de trois heures, les 3 Compagnies et la C.M. du 106ème, initialement en réserve au Ravin des Carrières (origine : la ferme de la Folie), se retrouvent au combat en première ligne.

En colonne par un, avec patrouille de tête, la 4ème Compagnie gravit la côte de Froideterre, sous un bombardement effroyable ; arrivant à la Redoute, elle aperçoit l’ennemi et engage immédiatement une lutte épique et cruelle.

Elle arrive à s’installer à cheval sur la crête de Froideterre entre l’ouvrage de Liévin exclu et l’emplacement de Batterie à 400 mètres à l’Est, faisant des prisonniers.

L’ennemi, qui a pu avancer jusqu’à l’entrée des « 4 Cheminées » est pris à partie par une mitrailleuse qui tire sur l’entrée.

A l’intérieur, les occupants commencent à bouger et sortir de leur tanière.

A 12 heures, le Commandant du 106ème engage sa Section des Pionniers et lui-même se porte au Retranchement X, où il établit son P.C.

La liaison se fait à droite avec le 114ème , à la lisière Nord du Bois des Vignes, et à gauche avec le 359ème R.I. , dans le boyau des Caurettes, occupé par une Compagnie du 359ème R.I. et une Compagnie du 297ème R.I.

Vers 13 heures, nous sentons l’ennemi en désarroi ; il amorce un repli. Nous avançons toujours et prenons pied de plus en plus dans la ligne intermédiaire. Des milliers de cadavres français et allemands jonchent le sol : effroyable boucherie.

De son côté, le 39ème R.I. dont quelques éléments regroupés sont en contact avec ceux des Chasseurs du 114ème B.C.A. bloque l’attaque et l’avance des assaillants sur la ligne Felury-Chapelle Sainte-Fine, au pied du fort de Souville.

Vers 13 heures 35, la liaison est également assurée avec le 359ème R.I. dans le Ravin des Caurettes.

Un peu plus tard, le 106ème prend contact avec le 39ème R.I. aux « 4 Cheminées ». Le nettoyage commence. Tous les Allemands qui tentent de se sauver sont abattus. Nous récupérons, sur la ligne intermédiaire, des Chasseurs, Sapeurs et Soldats d’infanterie de chez nous, qui étaient prisonniers.

Les Allemands rôdent partout, même derrière nous, vers Froideterre et au-delà. Le nettoyage se fait lentement. Les nôtres installés tant bien que mal sur la crête de la ligne intermédiaire font barrage, recueillent ceux qui refluent de Froideterre et tirent, comme « au lapin », ceux qui tentent de regagner Thiaumont.

A 18 heures 15, nous envoyons une patrouille de reconnaissance vers Thiaumont, ainsi qu’un élément de nettoyage venant de Froideterre, qui nous ramènent des prisonniers ennemis. Une autre patrouille de reconnaissance est envoyée sur les pentes Sud du Ravin de Vignes.

De maigres renforts arrivent dans la soirée : des éléments du 61ème et du 24ème et un bataillon du 63ème R.I.

A 20 heures 10, l’ennemi débouche de l’ouvrage de Thiaumont ; nous résistons victorieusement en l’empêchant de progresser, le clouant sur place.

La nuit du 23 au 24 est infernale. Le bombardement ne se ralentit pas de part et d’autre. La surveillance ne cesse pas.

Dans la Citadelle, les trois dernières Compagnies du 106ème et le Bataillon GRILLOT, du 359ème R.I. ont été alertées et dirigées sur le front.

Le détachement, aux ordres du Commandant GRILLOT, occupe dans la nuit, des tranchées de la 2ème position sur la croupe de Froideterre et le Ravin des Vignes.

Au soir, le Général PETAIN téléphone au Général CASTELNAU :

Notre dernière position s’étend du Fort Saint Michel à celui de Souville. Si elle était emportée, Verdun, au centre d’une cuvette dont les bords seraient tenus par l’ennemi, deviendrait indéfendable. Je demande des renforts.

Les troupes de la deuxième Armée sont trop fatiguées pour résister aux nouveaux assauts qui vont certainement continuer ces jours-ci. Et je demande, une fois de plus, que l’attaque sur la Somme soit avancée.

Le Général de CASTELNAU note et répond une demi-heure plus tard :

Quatre divisions fraîches seront mises à votre disposition

L’utilisation de ces troupes revient au Général MANGIN et quels sont ses ordres : « Contre-attaquer ! »

Le 24 Juin 1916, au matin, les balles arrivent de tous les côtés : des flancs, de l’avant, de l’arrière. Des Allemands se trouvent encore entre Froideterre et la ligne intermédiaire.

Nous même avons des tireurs de flanc surveillant nos deux faces.

Dès le début de la matinée, après une résistance acharnée près de 200 Allemands se rendent. En occupant la ligne intermédiaire nous avons coupé la retraite à tous ceux qui étaient arrivés à Froideterre.

A 8 heures, un compte rendu signale la présence d’Allemands avec mitrailleuses lourdres à l’abri 119. Un tir d’artillerie lourde sur cet ouvrage les fait sortir comme des rats et permet de faire 20 prisonniers dont 2 Officiers.

Dans la nuit du 24 au 25 Juin 1916, reprise du duel d’artillerie ; de nombreuses patrouilles explorent le terrain.

Pour débloquer la pression ennemie, le Général MANGIN a organisé quatre contre-attaques, mais les pertes sont lourdes et les gains nuls.

Le 25 Juin 1916 à midi, le 63ème R.I. occupe l’abri Sud-Est de la « Batterie » mais l’ennemi tient toujours à l’abri 119.

Dans l’après-midi une section de ce Régiment fait halte dans l’ouvrage X, avant de pouvoir gagner son emplacement. Et comme cet ouvrage est constamment bombardé, les Chasseurs supplient les fantassins de s’éparpiller dans les boyaux voisins, mais ce sage conseil n’est pas écouté. La Section reste massée, couchée au fond du retranchement. Un « gros noir » arrive et fait 40 morts.

A 19 heures, une attaque allemande sur la Batterie est aussitôt arrêtée par nos feux.

Le 26 Juin 1916, dans la matinée, c’est la Section des pionniers du 106ème B.C.P. rassemblée à l’ouvrage X pour y prendre des outils, qui est décimée par l’arrivée inopinée d’un obus allemand. La journée est calme, avec mouvements continuels de patrouilles.

En fin de journée, le 106ème se déploie, avec ce qui reste des trois Compagnies organiques, de la C.M. et de deux Compagnies de 61ème R.I. Il repousse à 19 heures une attaque de l’ennemi sur son front. Il a donc maintenu ses positions dans le Secteur de la 258ème Brigade, sur la ligne intermédiaire, retranchement X, en liaison avec le 65ème R.I. à droite, et, à gauche, avec le 359ème R.I. Il recevra dans la nuit une C.M. du 240ème R.I. et deux Compagnies de ce même régiment (Commandant GERY).

Le 27 Juin 1916 à 4 heures 15, le Retranchement Y est enlevé d’un seul bond par des grenadiers du 106ème, sous le commandement des nos Camarades PLONGERON et BOISSET, qui font 4 prisonniers. On compte 15 tués.

Dans la soirée, le 106ème est relevé en partie. Il ne compte plus qu’une centaine d’hommes dont 8 Officiers et 6 Sous-Officiers. Le 120ème B.C.P. maintient son activité par des feux sur l’ennemi.

Si nous pûmes reprendre l’ouvrage de Thiaumont, nous avions arrêté la progression adverse, en contre attaquant en pleine bataille, à la stupéfaction de l’ennemi qui croyait déjà ouvert le chemin de Verdun.

Cette magnifique résistance du 106ème valut à son Chef de Corps la rosette de la légion d’honneur. L’avis lui fût transmis sur le champ de bataille même par la note ci-dessous, le 27 Juin 1916 à 16 h 20

Mon Cher BURTSCHELL,

Je suis heureux de vous transmettre le message que je reçois du Général GARBIT, par téléphone : le Général NIVELLE sort de chez le Général GARBIT. Vous êtes nommé Officier de la Légion d’Honneur.

Mes plus vives, mes plus sincères félicitations.

Votre bataillon et vous, avez été superbes depuis le 15 Juin. Le Général GARBIT m’a chargé d’en faire part au Colonel de SUSBIELLE.

Il me prie aussi de vous embrasser. Souffrez que j’en fasse autant. Tout à vous

Signé Général MERIC

Cette lettre, qui laisse voir la satisfaction du Commandement, est le témoignage des mérites incontestés du nouveau décoré et du magnifique effort fourni par tous les gradés et Chasseurs du Bataillon.

A ceux-ci de nombreuses Croix de Guerre ont été attribuées et certains d’entre eux obtinrent deux citations, l’une pour l’attaque du 17 Juin, l’autre pour celle du 23 Juin.

Il faut souligner que la manœuvre des Chefs de Bataillon DESOFFY (114ème) et BURTSCHELL (106ème) fut longtemps citée à l’Ecole Supérieure de Guerre comme modèle du genre et acte de foi.

L’ouvrage de Thiaumont sera finalement enlevé par nos troupes de renfort au cours d’une troisième attaque, le 29 Juin 1916, à laquelle des éléments du 106ème B.C.P. ne participeront que dans des actions de couverture.

A cette date, on pouvait considérer, et non sans fierté, que la Bataille de Verdun était définitivement gagnée.

Le 29 Juin 1916, Relève de ce qui reste des 2ème, 4ème et 6ème Compagnies ; seul reste le Chef de Bataillon, pour assurer, auprès de son successeur, la continuité de l’action.

Le 1er Juillet 1916, Relève des 1ère, 3ème et 5ème Compagnies de la position qu’elles ont occupée le 23 Juin au soir avec le Bataillon GRILLOT, du 359ème R.I., dans le Ravin des Vignes.

Le 106ème Bataillon se reforme à Ligny-en-Barrois, mais cette belle unité de 6 Compagnies de 250 Chasseurs et de deux Compagnies de mitrailleuses est ramenée à trois Compagnies de voltigeurs et une de mitrailleuses, plus une Compagnie non active de « Dépôt Divisionnaire ».

Les 5ème et 6ème Compagnies vont rejoindre le 121ème B.C.P. en reconstitution après on anéantissement quasi-total.

CONSIDERATION SUR LA BATAILLE du 23 JUIN 1916

De nombreux auteurs ont décrit dans le détail les opérations qui se sont déroulés depuis le 21 février 1916 jusqu’aux jours de Juillet, qui virent l’apaisement de la Bataille, mais seul l’ouvrage « VERDUN JUIN 1916 » du Commandant Paul BRETEVILLE a montré, dans une puissante synthèse, l’extraordinaire importance des combats du 23 Juin 1916 à Froideterre.

Rappelons que le Bulletin N° 126 de la 2ème Armée relate que l’attaque du 23 Juin 1916 a été la plus meurtrière et la plus violente de toute celles que les Allemands ont exécutés à Verdun

Elle fut préparée avec minutie et avec des moyens jugés irrésistibles. GUILLAUME II vient en personne présider aux opérations et fit venir les drapeaux des régiments engagés pour les faire défiler à la tête de ses troupes lors de l’entrée triomphale qu’il comptait faire à Verdun.

Après une gigantesque préparation d’artillerie, qui se déchaîna sans interruption à partir du 20 Juin et au cours de laquelle furent tirés 600.000 obus de tous calibres, dont les 130.000 projectiles toxiques, 70.000 soldats allemands appartenant aux meilleures troupes (corps alpins, régiments bavarois, unités fraîches ramenées de Serbie) s’élancèrent le matin du 23 sur le front de Thiaumont-Fleury-Vaux.

Ce fut une guerre d’usure dans le style « guerre de position » : poussée allemande stoppée par notre résistance acharnée, « trommelfeuer » (feu de tambour) de nos batteries de 75 ; contre-attaques désespérées ; sacrifice total de certaines unités ; un seul mot d’ordre, partout respecté : « Ne pas céder, se faire tuer sur place ». C’EST VERDUN !

Il est essentiel d’observer que la prise du grand promontoire s’avançant vers la Meuse que forme la côte de Froideterre présentait pour les Allemands un intérêt capital :

1°) Ils pouvaient battre de flanc la position de Souville, déjà violemment attaquée de face, et surtout prendre à revers toute la partie du front s’étendant de Froideterre à la Côte du Poivre (359ème R.I.) et de la Côte du Poivre à l’endroit (voisin de Vacherauville) où les lignes passaient de la rive droite à la rive gauche de la Meuse – (120ème B.C.P.).

2°) Ils pouvaient aussi tenir sous leurs tirs directs et rapprochés les lignes de communication entre cette partie du front et Verdun, à savoir la route de Verdun à Bras et la rive Est du Canal de l’Est (latéral à la Meuse).

3°) Enfin, notre défense se voyait acculée, prise comme dans une nasse à ces deux cours d’eau, dont elle n’était séparée que par l’étroit fond de vallée.

Le désastre était imminent …. ! Aussi bien (Voir Verdun Juin 1916 – page 101), le Lieutenant-colonel MELLIER, Commandant le 359ème R.I., envoyait-il à son voisin de gauche, le Commandant ROUSSEAU du 120ème B.C.P. à 10 heures 30. les renseignements suivants :

Le 359ème et le 65ème, additionnés d’éléments du 297ème d’Infanterie tiennent toujours leurs emplacements. Immédiatement à droite, le front a été percé et le 121ème B.C.P. bousculé. L’ennemi a progressé sur la crête de Thiaumont, probablement au Sud de l’ouvrage.

SI UNE CONTRE-ATTAQUE NE RETABLIT PAS LES CHOSES SUR LA COTE DE FROIDETERRE, NOTRE DROITE EST COMPLETEMENT TOURNEE ….

Il suffit de dessiner, sur la carte d’Etat-major, le front au début de l’attaque et le front après l’investissement de l’ouvrage de Froideterre par de forts groupes allemands pour s’en rendre compte dans une évidence aveuglante.

ON  PEUT DONC AFFIRMER QUE LA CONTRE-ATTAQUE DES 106ème ET 114ème B.C.A. A SAUVE VERDUN A LA DERNIERE MINUTE ET AU POINT CULMINANT DE LA GRANDE BATAILLE DE SIX MOIS ;  ET C’EST A JUSTE TITRE QUE PAUL BRETTEVILLE A ECRIT :

« L’aube du 23 Juin se lève sur l’un des jours les plus critiques de notre histoire. Ce jour-là se décidera le sort de la France à travers celui de Verdun »

Pourtant les 106ème et 114èmeBataillons, malgré leur vaillance et leurs énormes pertes, ne furent pas cités à l’Ordre de l’Armée de Verdun, ni même à l’ordre d’une grande unité. Oubli …. ?

La Ville de Verdun, elle n’a pas oublié la journée tragique du 23 Juin 1916, puisque c’est autour du 23 Juin qu’elle célèbre sa grande commémoration annuelle :

Car jamais peut-être, la France n’a été aussi près du désastre que le 23 Juin 1916 à 10 heures 45, heure à laquelle le Commandant BURTSCHELL a lancé, sous le commandement du Capitaine CLAUSSE la 2ème Compagnie (Lieutenant PLONGERON) et la 6ème Compagnie (Sous-lieutenant BOISSET) à l’assaut de l’ouvrage X, petit fortin polygonal à ciel ouvert qui battait le Ravin dit « Des Carrières » d’où partait la contre-attaque.

En effet, les Allemands avaient pris pied dans le Retranchement X et une « Maxim », quasi-invisible derrière le parapet, commençait à tirer sur le rassemblement. Mais chance inespérée, lorsque la 6ème Compagnie aborda l’ouvrage, la « Maxim » venait d’être démolie par un obus : le chef de pièce, un feldwebel, gisait allongé, le front ouvert et perdant son sang, qui rougissait le mur intérieur du fortin. Quelques survivants actuels du « dernier carré » (DELHAYE, BALLAND) doivent se rappeler le tragique tableau.

D’où venait cet obus ? A peu près certainement du côté allemand ; d’ailleurs, Paul BRETTEVILLE, nous l’avons dit plus haut, a exposé que l’artillerie allemande, surprise par la rapidité de l’avance des « feldgrauen », tirait sur eux et, dans une situation aussi fluide, notre artillerie n’appuyait pas l’avance du 106ème (voir ci-après le sous-chapitre l’Artillerie Divisionnaire dans la bataille de Thiaumont-Froideterre).

Que serait-il advenu si, non détruite, la « Maxim », à peu près invisible et invulnérable à nos coups, avait impitoyablement fauché les petites colonnes qui gravissaient péniblement, sous la pluie des « gros noirs » la dure montée, et si les 2ème et 6ème Compagnies avaient été clouées au sol ?

Le rétablissement de la ligne vers les « 4 Cheminées » et Fleury, qui a empêché les Allemands d’occuper tout le terrain de Thiaumont à Froideterre, aurait-il pu être effectué ?

Les allemands conservant alors l’ouvrage X et renforçant son occupation, la 4ème Compagnie aurait-elle pu se maintenir, prise de flanc et même à revers ? Et aurait-on pu se maintenir, prise de flanc et même à revers ? Et aurait-on pu encercler les groupes ennemis qui avaient investi Froideterre ?

Car derrière nous, il n’y avait plus personne !

Glorieuse incertitude des batailles !

Concluons avec Paul BRETTEVILLE :

« Le Dieu de la guerre était avec les Chasseurs le 23 Juin 1916 à midi ….. »

L’ARTILLERIE DIVISONNAIRE DANS LA BATAILLE de THIAUMONT-FROIDETERRE

Il serait injuste de ne pas évoquer le rôle joué dans la bataille de THIAUMONT-FROIDETERRE par l’artillerie de la 129ème Division.

Le très beau livre « Les Etapes du Sacrifice » du Capitaine MAZENOS, du 44ème Régiment d’Artillerie de Campagne qui y commanda un groupe de batterie de 75 installé entre la redoute Saint-Michel et le fort de Belleville, nous a apporté à cet égard de précieuses indications [1].

Les pages du Chapitre consacré à la bataille de Verdun sont une éclatante confirmation de l’action salvatrice menée par les Chasseurs, alors que notre artillerie divisionnaire n’avait plus la possibilité technique d’appuyer leur action par des tirs sur les vagues ennemies qui avaient occupé la côte de Froideterre. Mais elles apportent aussi des indications d’un extrême intérêt sur les difficultés inouïes dans lesquelles nos artilleurs durent se débattre :

  • Lourdes pertes causées par le bombardement d’obus toxiques qui dura toute la nuit ;
  • Destruction de la totalité des liaisons téléphoniques et impossibilité absolue de les rétablir ;
  • Océan de fumée couvrant le champ de bataille et empêchant toute liaison optique ;
  • Liaisons par coureurs aussi hasardées « que le lancement de barques par la tempête »
  • après une nuit entière de bombardements par obus toxiques, déchaînement effroyable de tirs d’obus explosifs préliminaires à l’attaque.

La Capitaine de MAZENOD montre d’une façon saisissante la tragique situation de son groupe : « C’est l’artillerie devenue aveugle et impuissante ». Il continue :

« Se dire que des milliers d’êtres vous tendent les bras comme des naufragés et ne pas savoir où leur porter secours ! Se dire que, suivant la place où tombera le tir, on les sauvera ou bien on les fauchera !

Alors il décide :

La rage au cœur, je veux que tout de même tombe, là-bas, de la mort hideuse comme celle de la nuit, et je prescris aux trois batteries d’empoisonner les ravins où l’ennemi a des réserves : le « ravin de la mort » et celui de la Couleuvre, situés en arrière des premières lignes [2].

Vers 8 heures, comme le bombardement diminuait d’intensité et que la fumée commençait à se dissiper, quelle n’est pas ma surprise d’apercevoir, sur l’ouvrage de Froideterre, un groupe d’hommes qui paraissait circuler en toute liberté !

Alors la pensée me vient que ces hommes sont peut-être des Allemands. Comment savoir ? Toutes les lignes sont coupées. Aussi, je dépêche un agent de liaison au P.C. Samarito. Quelques heures après, cet homme revient en tendant deux papiers. Dans le premier, je lis que l’ennemi a crevé nos lignes. On ne sait pas où il est. On croit que des groupes isolés tiennent encore devant nous.

Dans le second, il était dit que la Division allait lancer une contre-attaque par le 114ème B.C.P., sa dernière réserve.

Je cours aux batteries faire charger les mousquetons. Ceci fait, je donne à la 29ème l’ordre de balayer la crête de Froideterre.

Et voici le drame :

… mais l’ouvrage n’est qu’a 1.200 mètres, et pas une trajectoire ne passe par dessus la crête…

Ainsi, ce groupe ne peut plus rien. Il est devenu un instrument inerte et stupide devant un évènement de cette taille à  partir de maintenant l’ennemi peut avancer impunément, parce que la technique, cette briseuse d’action, s’oppose à ce qu’on tire un seul obus … !

La rage me saisit. Je donne l’ordre que, dans chaque batterie on monte au moins un canon sur la crête. Tous les servants s’attellent à la pièce et, dans un effort surhumain, tentent de la porter en avant. Mais il y a plus de 50 mètres à franchir sur une pente raide, dans un sol détrempé, où les roues enfoncent jusqu’au moyeu.

Jamais de toute la guerre, je n’ai ressenti une telle honte, un tel désespoir qu’en cette minute …

Ses mousquetons chargés, le groupe, calme, stoïque, attend l’ennemi, décidé à disputer chèrement sa peau.

Enfin un renseignement arrive de P.C. Samarito, : la contre-attaque a réussi à dégager la division, repris Froideterre et refoulé l’ennemi sur la ligne Fleury-Thiaumont.

Cet émouvant récit montre que, dans notre belle 129ème Division, Artilleurs, Fantassins et Chasseurs ont été dignes les uns des autres.

[1] Ce groupe dit « groupe Carvallo » devint le 1er Avril 1917, le 3ème groupe du 231ème Régiment d’Artillerie

[2] Revoir le 11ème alinéa de la page ?? : Sans aucun doute ce tir a exercé une influence capitale, car après notre reprise de la côte de Froideterre, les Allemands ont été incapables de venir au secours de leurs unités qui ont été cernées autour de l’ouvrage par les contre-attaques des 106ème et 114ème B.C.P.

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