Après le 23 juin

Les Jours se suivent…

Le 24 au matin, nous ne savons pas exactement ou nous nous trouvons. Les balles arrivent de tous les côtés, des flancs, de l’avant, de l’arrière, Des Allemands se trouvent encore entre Froideterre et la ligne intermédiaire. Nous mêmes, nous avons des tireurs surveillant nos deux flancs.

Dès le début de la matinée, après une résistance acharnée, l’ennemi se rend et nous voyons arriver près de 200 Allemands. En occupant, la veille, la ligne intermédiaire, nous avons coupé la retraite à tous ceux qui étaient arrivés à Froideterre.

A 8 heures, un compte rendu signale la présence d’allemands avec mitrailleuses à l’abri 119 ; un tir d’artillerie lourde sur cet ouvrage permet de faire 20 prisonniers, dont 2 officiers, qui en sortent comme des rats.

Dans la nuit du 24 au 25, le duel entre les artilleries reprend à nouveau. De nombreuses patrouilles explorent le terrain.

Le Général Mangin va essayer de débloquer la pression allemande. Il organise et lance, les 24 et 25 juin, quatre contre-attaques : « Pousser toutes les forces en avant sans se laisser  arrêter par tel ou tel ouvrage ». Résultat : lourdes pertes, gains nuls.

Le 25, à midi, le 63e R.I. occupe l’abri Sud-est de la Batterie.

Mais l’ennemi tient toujours l’abri 119. A 19 heures, une attaque allemande en colonne sur la batterie est arrêtée aussitôt par nos feux.

Le 26, journée calme avec des mouvements continuels de patrouilles.

En fin de journée, le 106e, se déploie avec 3 compagnies organiques, 1 C.M. et 2 compagnies du 61e R. I. Il repousse à 19 heures une attaque de l’ennemi sur son front.. Il a donc maintenu ses positions dans le secteur de la 258e brigade sur la ligne intermédiaire, retranchement X, en liaison avec le 65e R. I. (258e brigade) à droite et à gauche avec le 359e. Il recevra dans la nuit 1 C.M. du 240e et 2 compagnies de ce même régiment (Cdt Gery).

Le 27, à 4 h. 15, le retranchement Y est enlevé, d’un seul bond, par des grenadiers du 106e, sous le commandement de mes camarades Plongeron et Boisset, qui font 4 prisonniers. On note 15 tués.

Dans la soirée, le 106e Bataillon est relevé. II ne compte plus qu’une centaine d’hommes dont 8 officiers et 6 sous-officiers.

Le 120, B. C. P. maintient son activité par des feux sur l’ennemi.

Le 28 voit la relève des derniers éléments du Bataillon, sauf le Chef de Bataillon qui reste près de son successeur

Si nous ne pûmes reprendre l’ouvrage de Thiaumont, nous avons, du moins, arrêté net la progression de l’ennemi de l’ennemi cela en contre-attaquant, en pleine bataille, à la stupéfaction de l’ennemi qui croyait déjà ouvert le chemin de Verdun.

Cette magnifique résistance du 106e valut à son Chef de Corps, le Cdt Burtschell, la rosette de la Légion d’honneur, dont l’avis lui fut transmis sur le champ, de bataille même par la note ci-dessous :

«  27 Juin, 16 h. 20 »

« Mon cher Burtschell,

 « Je suis très heureux de vous transmettre le message que je reçois du Général Garbit par téléphone. Le Général Nivelle sort de chez le Général Garbit. Vous étés nommé Officier de. la Légion d’honneur

« Mes plus vives, mes plus sincères félicitations.

« Votre Bataillon et vous, avez été superbes depuis le 15 juin,

« Le Général Garbit m’a charge d’en faire part au colonel de Susbielle

« Il me prie aussi de vous embrasser  Souffrez que j’en fasse autant

« Tout a vous.

« Signé : Général MERIC »

Il est inutile d’insister sur cette lettre qui laisse voir, dans sa forme, la satisfaction du commandement, les mérites incontestés du nouveau décoré et le magnifique effort fourni par tous les gradés et les chasseurs du Bataillon.

J’ajouterai qu’à l’occasion de ces combats, 74 Croix de guerre ont été attribuées à ma compagnie. Dans celles-ci ne figurent pas celles attribuées à tous nos camarades qui ont été tués. Plusieurs chasseurs et gradés se virent attribuer deux citations, l’une pour l’attaque du 17, l’autre pour celle du 23.

L’artillerie française à, ce jour du 23 juin, joué un rôle primordial, et ceux qui ont assisté au banquet du Congrès de Metz se rappellent certainement les paroles du Général Navereau, alors Gouverneur Militaire de Metz, disant :

« C’est en 1916, le 23 juin, à Verdun, journée qui a laissé quelques souvenirs à ceux qui séjournaient, bien inconfortablement, dans le ravin des Vignes, que j’ai fait connaissance des chasseurs à pied, sous l’apparence des restes de deux magnifiques Bataillons de chasseurs qui, vers les 10 heures du matin, contre-attaquaient la baïonnette haute, luisant au soleil ».

Il s’agissait des 106e B. C. P. et 114e B. C. A.

Ainsi la journée tragique du 23 juin, l’un des sommets de la période défensive de la bataille, celle qui devait décider du sort de la guerre, s’est traduite une fois de plus pour l’ennemi par un échec cuisant.

Les prévisions de l’ennemi

L’adversaire avait prévu son attaque en deux phases. La première, après la plus furieuse densité de bombardement de toute la guerre, balaya tout sur son passage, atteignant ses objectifs et, conformément aux ordres donnés, s’arrêtant net.

La seconde comportait la reprise de préparation d’artillerie, l’attaque par six Divisions non encore engagées, dont certaines fraîches massées autour de Douaumont ; le franchissement de la première ligne allemande, l’attaque du deuxième objectif derrière les crêtes jalonnées par 1es forts de Souville et de Saint-Michel, le déferlement sur Verdun. Les tirs de harcèlement et de barrage de l’artillerie française ne devaient pas permettre à cette attaque de déboucher en force et au rythme prévu. C’est dans ce temps mort que les 114e B.C.A. et 106e B.C.P, prirent l’initiative d’occuper les dorsales de Froideterre qui allaient imposer un arrêt imprévu à la 2e attaque, interdire le repli et la liaison aux unités victorieuses de la première attaque. Mieux informé, le Commandement allemand pouvait avec deux compagnies de Grenadiers culbuter ces deux bataillons très « en l’air ». Mais le dieu de la guerre était avec nos chasseurs le 23 juin a midi.

…Ajoutons que la manoeuvre des Chefs de Bataillons Dessoffy (114e) et Burtschell (106e) fut longtemps citée à l’Ecole Supérieure de Guerre comme modèle du genre et acte de foi.

Pour la petite histoire, disons qu’il fut retrouvé dans les archives allemandes un télégramme du Grand Quartier Général de Spa à l’Armée du Kronprinz d’avoir à reverser à leurs dépôts les drapeaux des Régiments allemands qui devaient servir de toile de fond à l’entrée victorieuse de Guillaume II à Verdun.

L’ouvrage de Thiaumont sera finalement enlevé par nos troupes au cours d’une 3e attaque le 29 juin, à laquelle les éléments restant du 106e ne participeront que dans des actions de couverture et d’appui.

Thiaumont repris, la menace qui pesait depuis quatre mois sur Verdun était désormais écartée: l’ennemi n’avait plus les moyens de reprendre son effort avec la même intensité.

A cette date, on pouvait ainsi considérer, et non sans fierté, que la bataille pour Verdun était définitivement gagnée.

P. BRETTEVILLE

Commandant de Compagnie au 106e

Le 23 juin 1916.

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