Carnet de Bernard GANTER

1915

Bernard au feu Lundi 19 Juillet 1915, il quitte le petit bois et gagne un boyau qui les conduit dans la vallée de Wettstein à leur droite le petit village de Sulzern-Deranteux le crête du Linge le Combekopf, le Barrenkopf, et derrière les épis que nous attaquons. Ils voient très bien le Hohneck, l’Altemberg qui se détache tout blanc sur la montagne sombre. Le Reichakerkopf complètement dénudé par le bombardement. Au carrefour il y a des ambulances alpines où l’on amène de nombreux grands blessés. A leur gauche la chapelle Ste Barbe et de le camp de Barbara.

Le bataillon de Bernard attaque ; prise du Linge 

Jeudi 22 juillet 1915. Le 106ème Bataillon de chasseurs à pied passe la matinée dans l’attente du départ pour l’attaque. Vers l’après midi, ils quittent leur bois, touchent des grenades, quittent leurs sacs et n’emportent que leurs vivres de réserve dans une musette ; mais l’attaque est retardée et ils retournent où ils étaient.  A une heure du matin, ils repartent gagnent leur boyaux où ils restent tout le temps du bombardement . Quelques obus tombent sur la tranchée et en blessent quelques uns. Il tombe quelques éclats près de Bernard qui ne leur font pas de mal. Ils avancent petit à petit et gagnent la tranchée de départ où l’on commande « baïonnette au canon« . Je laisse ici Bernard raconter cela lui même « Nous sautons la tranchée et partons à la charge. Les balles sifflent, les obus éclatent c’est la fournaise. Nous marchons côte à côté avec Fortin, nous traversons 350 ou 400 m de prairie et gravissons la côte en nous cachant dans les trous d’obus. Mais vient une panique et nous regagnons notre tranchée en courant. Pierre Fortin est blessé en voulant me rejoindre. Nous passons la nuit dans la tranchée de 1ère ligne sous les ordres du 120ème Bataillon. Les marmites tombent drues. Une m’ensevelit à moitié sous terre. Puis vers 2h du matin nous repartons pour le camp de Barbara« 

Vendredi 23 juillet 1915Nous faisons l’appel. Il en manque beaucoup, Adjudant Rocha tué, Cheny tué, St Wauthier blessé, Fortin Carlier, Mortera, Vezinaud, Bastien, Viard, Guay, Coltel , etc Caporal Huison, St Hellié, le Capitaine Hoffers est tué après nous avoir entraîné vaillamment à l’attaque. Il y en a 936 hors de combat. Le Lieutenant Pernelier se rend avec quelques chasseurs de la 5ème compagnie au total une centaine de prisonniers.

Communiqué du 23 Juillet 3H .

« Dans la nuit du 20 au 21 et dans la journée du 21 de très violents combats se sont livrés sur les hauteurs du petit Reichac Kerkopf à l’ouest de Munster. Une attaque de notre part a été suivie de 9 contre attaques allemandes. Malgré l’acharnement de nos adversaires : les deux bataillons de chasseurs que nous avions engagés ont contenu l’effort ennemi et ont infligé aux allemands de lourdes pertes. Nous avons pris et conservé une tranchée d’un front de 150m et maintenu toutes nos positions antérieures. Au nord de Munster, nos troupes se sont organisées sur les positions qu’elles ont conquises au Linge. Nous avons fait au cours de ces combats 107 prisonniers. »

Samedi 24 juillet 1915. Nous restons encore dans nos baraques ainsi que le dimanche 25, quelques blessés rentrent encore du champ de bataille

Lundi 26 juillet 1915. Très violent bombardement vers 5h du soir, l’attaque du Linge et du Barrenkopf recommence très violente, nous sommes en réserve et prêts à partir. A 6h du soir on apprend que la crête du Linge est prise par le 357 et 359. La nuit se passe tranquille pour nous. Mais le blockhaus reste aux boches.

Mardi 27 juillet 1915. Nous quittons nos baraques vers 7h 1/2 du matin et gagnons les boyaux remplis de boue.  A une heure 1/2 le 121ème bataillon attaque le Linge. Nous restons dans nos boyaux où nous nous faisons marmiter. Quelques uns sont blessés. Le soir nous gagnons les tranchées de 2ème ligne où nous passons la nuit. Nous sommes trempés jusqu’aux os et avons de la boue jusqu’aux genoux. La nuit se passe assez tranquille.

C’est le 27 juillet que la prise du Linge a eu lieu.

Bernard au feu

Mercredi 28 juillet 1915 Le matin nous gagnons la crête du Linge, nous y établissons et restons la derrière les créneaux à 50m des boches. Nuit calme.

Jeudi 29 juillet 1915Nous restons encore à la même place. Vers midi commence un très violent bombardement. Les boches arrosent sans merci nos boyaux de communication. Vers 2h, le 5ème Bataillon attaque la crête Barrenkopf que nous avions attaqué le jeudi 22.  Nous apprenons qu’ils viennent d’occuper la crête quelques instants après, violente contre attaque qui nous fait subir quelques pertes. Les boches bombardent sans arrêt et nous lancent beaucoup de grenades et de bombes. Enfin la nuit s’achève assez calme.

Vendredi 30 juillet 1915 Le soleil se lève radieux sur un champ de bataille très tranquille bombardement habituel des boyaux. Incendie d’une petite maison. A 9h contre attaque vite repoussée, reste de la nuit calme.

Communiqué du 28 Juillet .

« La journée d’hier a marqué un nouveau succès dans les Vosges où nos troupes ont fini de s’emparer, sur un front de 2km des positions défensives très fortes tenues par l’ennemi sur les hauteurs du Lingekopf , Schratzmaennele, Barrenkopf dominant la vallée de la Fetch. Nous avons fait plusieurs officiers et plus d’une centaine de prisonniers. »

Communiqué du 29 Juillet 3h

« Dans les Vosges au Lingekopf dans les positions conquises le 22, nous avons relevé 200 cadavres allemands et trouvé 2 mitrailleuses, 200 fusils et une grande quantité de munitions et d’équipements. Les ennemis ont laissé 400 cadavres au Barrenkopf 201 prisonniers. »

Communiqué du 30 Juillet 

«  au Barrenkopf  les allemands ont essayé de reprendre les positions perdues, ils ont été repoussés.  Une batterie allemande a été détruite»

Samedi 31 Juillet  Journée calme

Nous recevons une lettre de Bernard datée du 24 Juillet qui nous dit qu’il en revient de loin. Le mercredi 21 juillet à 11h 1/2 du soir ils ont quitté le bois où ils campaient pour aller aux tranchées de première ligne par des boyaux. Le jeudi 22 juillet ils sont dans la tranchée de départ à 10h 1/2 du matin on leur fait mettre baïonnette au canon et ils enjambent la tranchée s’embrassant avec Fortin et partent à l’assaut en se donnant la main sous une grêle de feu.

Fortin pleurait, ils marchaient, ils couraient, ils se couchaient. Ils traversent 200 ou 300 m de prairie et au bout il fallait grimper la côte, les allemands tenaient le sommet. Quelle tuerie mon Dieu dit il c’était affreux. Son ami Fortin a voulu le quitter et Bernard l’a perdu de vue. Ayant voulu le rejoindre, Fortin a été blessé dans les reins. Bernard a été à  moitié enseveli par un obus qui est tombé à ses côtés. De l’avis général même de ceux qui ont été déjà à l’assaut, jamais ils n’ont vu pareille chose. Un copain qui l’a aperçu (Bernard ), lui a dit qu’il était défiguré et qu’il avait un air farouche ( Je vois mon nanar avec un air farouche ).

Le même jour, nous recevons une autre lettre datée du 25 juillet , il nous dit n’avoir pas de nouvelles de Detrus ( Fortin ) ce qui l’ennuie beaucoup. Des Sézannais qui sont avec lui il n’y a que Henry de Vendey qui est prisonnier tous les autres sont encore la. Il est encore tout ébahi d’avoir échappé à toutes ces balles d’obus. Léon Mauclair a été très gentil, il s’est inquiété de Bernard toute la journée et il l’a cherché partout, il n’a été tranquille que quand il l’a vu, ce qui n’a eu lieu que le lendemain matin quand Bernard a retrouvé sa compagnie.

Ils ont perdu leur adjudant qui a été tué pendant l’action, il a perdu le revolver que je lui avais envoyé sur sa demande quelques jours auparavant. Je continue le carnet de route de Bernard.

Dimanche 1er Août 1915 Vers 1 h bombardement des deux côtés qui dure toute la journée sans arrêt. Vers 7h 1/2 on entend des cris sur notre droite. Ce sont 56 boches qui se rendent. Peu après l’attaque commence et la fusillade dure assez longtemps dans la nuit. A trois mètres de nous tombent un obus de gros calibre qui heureusement n’éclate pas, nous l’échappons belle.

Lundi 2 Août 1915 Vers le matin du Lundi le calme se refait, nous apprenons que l’attaque a réussie, nous sommes maîtres d’une ligne de blockhaus sauf un seul qui est complètement fermé.  

Je rencontre en ville M. Marchand qui me dit avoir des nouvelles de son fils qui est avec Bernard. Après avoir gravi la côte Lingerkopf les officiers les arrêtèrent pour les faire reposer, quand ils entendirent sonner la charge. Ils s’élancèrent de nouveau mais tombèrent sous le feu des mitrailleuses car c’était le clairon allemand qui avait sonné la charge Française pour les faire tomber dans ce piège. Sur 1500 hommes il en revint 400 et parmi eux Bernard. Pendant qu’un infirmier soignait Fortin un éclat d’obus lui enleva le bras.

Mardi 3 Août 1915 Dans la journée du 3 août les boches nous arrosent copieusement  de crapouillots qui font quelques tués et blessés, dans la soirée bombardement habituel. Nuit calme.

Bernard remonte à l’assaut pour la 2ème fois

Mercredi 4 Août 1915 Je suis son carnet : les allemands commencent leur bombardements vers 10h  du matin. Ils nous envoient beaucoup de marmites qui démolissent nos tranchées et nos abris et font plusieurs tués et blessés. Vers 5 à 6 heures il en tombe une sur notre gourbi et nous sommes obligés de nous sauver. Nous remontons par deux fois à l’assaut mais la position étant intenable nous venons nous mettre à l’abri sous une roche à la nuit. Je ne sais pas ce qui s’est passé mais nous ne pouvons bouger car les balles nous arrivent des deux côtés. La nuit se passe.

Je reçois 2 lettres de Bernard du 31 juillet, il est toujours sans nouvelles de Fortin, il le croit tué ou prisonnier, on ne parle pas encore de les relever et voila 20  jours qu’il est dans cet enfer. Il a froid la nuit et peu de vivres, il s’achète du chocolat il est toujours au Lingekopf, il le pointe dans sa lettre.

Jeudi 5 Août 1915 Nous restons encore sous notre pierre car les alpins que nous avons devant nous nous font signe de rester. Nous sommes trois sous cet abri et deux caporaux sans rien savoir, sans rien pouvoir faire, et nous n’avons rien à manger. Nous attendons toujours. Le bombardement recommence aussi furieux, les obus tombent sans arrêt de tous côtés, qu’allons nous devenir dans notre maigre abri.

Bernard blessé

Le carnet de route de Bernard s’arrête la. Avant de partir au régiment, je lui avais fait promettre de le rédiger chaque jour scrupuleusement et de m’envoyer les feuillets au fur et à mesure de leur rédaction. Il a tenu parole et même au plus fort du danger, dans un moment aussi critique que celui de son séjour sous la pierre qui le protégeait il l’a rédigé jusqu’au dernier moment, je tiens au moment ou le crayon lui est tombé des doigts à lui adresser mes plus chaudes félicitations pour son courage, son sang froid, sa bravoure au feu et son obéissance aux voeux paternels. Lucien n’a pas couru les mêmes dangers et je ne possède pas de documents qui me permettent de le suivre dans cette guerre.

Ce qui va suivre a été rédigé par moi sous sa dictée à son chevet à l’hôtel moderne de Gérardmer où il a été transporté par auto après avoir été blessé.

Vendredi 5 Août 1915 Au petit jour Bernard voulant sortir de l’abri que lui faisait une grosse pierre derrière laquelle il s’était réfugié pendant l’attaque, à quelques mètres de la tranchées des boches et où il était resté avec deux autres soldats pendant deux nuits et un jour sans manger n’ayant qu’un seul morceau de chocolat dans sa musette, demanda aux deux caporaux Chimeau et Riche de la 2ème Compagnie qui étaient avec lui s’ils voulaient le suivre. Ces derniers n’étant pas disposés à quitter leur abri refusèrent de le suivre. Il les quitta et se glissa en rampant vers la tranchée du 120ème chasseur à pied. Arrivé à 10 ou 15 mètres de la tranchée une balle ennemie l’atteignit derrière la bras gauche et une autre traverse la cuisse d’arrière en avant. Sous la douleur il se lève en criant  et court se garantir vers la tranchée française. Il a la force de sauter le mur protégeant la tranchée et tombe dans les bras des alpins du 120ème qui lui font un premier pansement sur place et le transportent au poste de secours de l’arrière.

La perte abondante du sang l’avait fait évanouir plusieurs fois. Au poste un major lui coupe sa capote et lui fait un pansement plus solide le couchant par terre dans une cagna ( abri contre le bombardement ) où il reste jusqu’à 4h du soir. Il souffrait beaucoup mais ne se trouve plus mal. Il y avait d’autres blessés avec lui. A 4h des brancardiers divisionnaires viennent le chercher sur un brancard et l’emportent à l’ambulance alpine qui se trouve au Wettstein en suivant le boyau qui est très difficile. La marche des infirmiers est pénible à cause de la boue, ils sont obligés de se baisser pour éviter les balles boches qui tirent dessus. Arrivé à l’ambulance on le débarrasse de tout ce qu’il a sur lui deux musettes, souliers, sa baïonnette son fusil étant resté sur le champ de bataille dans le trou et cassé par une balle, on fend sa capote avec des ciseaux et on le déshabille complètement. On lui fait un pansement soigné pendant lequel il perd encore beaucoup de sang. Le pansement fini on lui met une chemise propre, déposent son pantalon et sa capote sur lui, l’enveloppent sur un brancard dehors en attendant les autos.

La, les blessés, en attendant d’être transportés, restent 1 heure 1/2 sous la pluie grelottant de fièvre. Enfin l’auto qui doit l’emporter arrive, il est environ 11h du soir. On glisse son brancard dans l’auto avec 3 autres blessés et il quitte l’ambulance sur la route de la Schlucht vers Gérardmer. Au Spinsattel il change d’auto et c’est celle la qui le conduit à Gérardmer à l’hôtel moderne où il arrive à 1h du matin.

Samedi 6 Août 1915 La main de Bernard était noire violet et comme elle était encore chaude, le major Stevenel médecin à St Dié se borne à faire un pansement à 10h du matin. La faiblesse de Bernard est très grande et il ne se souvient pas beaucoup de la visite du docteur. Tout ce dont il se rappelle c’est que son compagnon de lit lui dit : « tu n’es pas toujours jaune comme cela d’habitude ».

Dimanche 7 Août 1915 A la visite du matin le major Stévenel s’aperçoit que la main de Bernard était froide et que la gangrène gazeuse s’y était mise, il jugea l’amputation du bras nécessaire et fit appeler le chirurgien Surel. Vers midi ce dernier procéda à l’amputation du bras gauche dans une salle de l’hôtel moderne transformée en salle d’opération. C’est à ce moment qu’il nous envoya une dépêche qui ne nous parvint  que le lundi matin 8 août. Le Docteur Nicolas Idi assistait à l’opération mais n’y prenait pas part. C’est le caporal infirmier qui l’endormit au moyen de chloroforme.

Lundi 8 Août 1915 Pendant que ces évènements graves se déroulaient, nous étions sans nouvelles de notre soldat quand une lettre de lui datée du 7 Août nous parvint. Cette lettre n’était pas écrite par lui mais par l’infirmière qui le soignait Mme Mathieu femme d’un notaire de Gérardmer ( cette lettre figure aux tablettes ) . Il nous disait qu’il était blessé par une balle qui lui avait fracturé le bras gauche et par une autre qui lui avait traversé la cuisse. Nous prenions nos dispositions pour partir quand le télégraphiste à 8h du matin m’apporte un petit bleu ainsi conçu « Fils blessé état inquiétant hôtel moderne Gérardmer signé Docteur Stevenel« . Nous nous désolons tout d’abord au reçu de ce télégramme pensant qu’il allait être suivi d’un plus mauvais et nous prenons la résolution de partir immédiatement . Nous nous préparons pendant que l’on consulte l’indicateur. Il faut aller à Romilly prendre l’express de 9h 1/2 et l’on court chercher un auto.

Le Docteur Faurichon notre médecin, consent à nous conduire mais au moment de monter, panne à la machine ce qui nous fait manquer le tram de Romilly. On se rejette sur celui de Vitry le François et la machine réparée nous partons pour Vitry prendre l’express de 3h. Le long de la route même au bord de nombreuses tombes de soldats et maisons en ruines. Nous déjeunons à Vitry chez Emile avec le sous lieutenant Marq. Emile mets nos papiers en règle et nous partons pour Nancy. Près de Lerouville la ligne passait trop près du front, nous faisons un crochet et passons par … . Nous voyons les ares de la ligne de feu et des convois de ravitaillement partout. Nous arrivons à 7h à Nancy, nous nous promenons à la place Stanislas et la nuit nous dînons dans le jardin de la pépinière, les boutiques ferment et la ville reste sans lumière à cause des taubes. A 9h nous en repartons et nous allons jusqu’à Epinal où l’on nous empêche de sortir de la gare qui est encombrée de soldats, nous ne pouvons même pas nous asseoir, les banquettes servant de lit à tous ces pauvres gars. Un employé complaisant nous fait traverser la voie à 2h du matin pour nous loger jusqu’à 4h, heure à laquelle il nous faut déloger, le train partant. En attendant 6h50, nous aidons les infirmières de la Croix Rouge à donner des boissons chaudes à un train de blessés dont quelques uns sont dans un état lamentable et nous font songer à notre Bernard que nous allons trouver ainsi.

Mardi 9 Août 1915 Nous quittons enfin Epinal à 6h50 pendant un orage que nous prenions pour le canon. Nous arrivons à Lancline à 8h53 où nous restons jusqu’à 11h30. Visite de la cité ouvrière , musique des chasseurs alpins au repos, l’Eglise sur un monticule longeant la gare à l’air d’une grange. Nous arrivons à Gérardmer à 12h 1/2 . Une dame infirmière à l’hôtel moderne nous attendait à la gare. C’était Mme Mathieu femme d’un notaire de Gérardmer et qui soigne Bernard. Nous n’osions pas l’interroger de peur d’apprendre un malheur. C’est elle qui cause la première. Elle nous apprend que nous allons le revoir avec un bras en moins mais que son état quoique grave laisse de l’espoir. Nous fûmes plutôt rassurés en le voyant car pendant tout le voyage, on priait pour le revoir au moins en vie sans trop y compter à ce point qu’en passant près du cimetière de Gérardmer Marthe avait cru lire son nom sur une tombe de soldat fraîchement comblée. Aussi quand il nous acceuillit de son bon sourire pâle, nous nous reprîmes à espérer. A chaque visite du docteur Stevenel je l’interrogeais sur l’état de Bernard mais il était très réservé et laissait toujours la porte ouverte aux complications qui pouvaient survenir. Ce qui nous inquiétait aussi c’était le mal de tête il recevait dans les tempes les coups du pouls. Nous logions à la chambre 7 au dessus de Bernard et comme l’hôtel est entièrement pris par les malades on ne fait pas de cuisine. Nous sommes donc obligés de prendre nos repas au restaurant Charles Etienne boulevard Kelsch le tramway allant au Hohneck et à Retournemer, transporte actuellement des munitions et des approvisionnements au Hohneck, il rend de grands services. La montagne longeant la rue de la mairie s’appelle « Les Goutteridos ». Celle longeant le boulevard Kelsch « Les Xettes » et celle qui réunit les 2 en face la porte du restaurant « La Behuille ».  Nous dînons à 7h et comme Marthe se sent malade nous allons nous reposer à 9h.

Mercredi 10 Août 1915 Bernard n’a pas dormi malgré une piqûre de morphine, il a eu des cauchemars, en sommeillant devant sa mère il se battait en rêve à la baïonnette dans les rues de Sézanne, il souffre de son bras qui répand une mauvaise odeur. Le major passe à 10h il ne lui fait pas son pansement car il craint l’hémorragie. Il se contente de lui envelopper avec du coton et des bandes sur l’ancien pansement. Il s’assied, se tient mieux et est plus fort qu’hier ou il avait failli avoir une faiblesse. Teinture d’iode sur la blessure de la cuisse, température 38°5. Nous allons à la messe de 7h,  en sortant nous assistons à l’arrivée d’un enterrement de 7 soldats placés sur un camion de commerce traîné par 2 forts chevaux d’artillerie. Des jeunes filles voilées de chaque côté de la route, un grand drapeau recouvre les corps. Quelques chasseurs portent les armes pendant qu’on les décharge pour entrer à l’Eglise. Ce sont les morts de la journée d’hier et tous les jours c’est la même chose.  Un homme et une femme, les parents de l’un d’eux probablement car il y a une bière en chêne, sont seuls derrière la voiture. J’achète en passant devant un chapelier un béret à Bernard car il a perdu le sien pendant la bataille et nous allons faire un tour de lac autour duquel sont rangés des canons de 120 longs. Comme Marthe a du mal à revenir elle rentre auprès de Bernard. Comme son indisposition augmente, elle monte se coucher à 5h et je reprends sa place auprès de notre blessé. En allant dîner seul, j’assiste à un combat d’Arès. Deux Aviatick survolent nos lignes, les canons de la Schlucht et du Hohneck bombardent les arès des boches. Je vois avec une jumelle éclater les shrapnels autour des appareils, on voit un petit éclair, un petit bout de feu, et de la fumée blanche ensuite à la place où il a éclaté. J’allais oublier de parler de la visite du Commandant du 106ème Bataillon de chasseurs à pied. Vers 4h, je fumais une cigarette dans la cour de l’hôtel quand j’aperçois par la fenêtre un officier dans la salle. Pensant que ce devait être pour Bernard, j’entre, et Mme Mathieu l’infirmière me présente au Commandant Chenèble et à sa dame qui l’accompagne. Après quelques mots, il s’approche du lit de Bernard, lui serre la main et lui demande, en le tutoyant, comment il va. Bernard lui donne de ses nouvelles sans embarras et Mme Mathieu qui le connaissait déjà le complimente sur la Croix de Guerre qu’il porte l’ayant reçu le jour même.  Je joins mes félicitations à celles de cette dame et à ce propos il dit à Bernard qu’il recevra une récompense. Bernard lui répond que ce n’est pas de la gloire que de perdre un bras, mais le commandant trouve qu’il a été très courageux et qu’il la mérite bien. Il quitte Gérardmer le soir pour regagner Corcieux où se repose le bataillon.

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